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L'élection de toutes les fractures

Bernard Genton est spécialiste de civilisation américaine. Il vit à Strasbourg et Boston. / Document remis

Bernard Genton est professeur de civilisation américaine, et doyen de la faculté de langues et cultures étrangères. Selon lui, la campagne pour l’élection présidentielle américaine restera comme l’une des plus violentes et des plus ignobles de l’histoire des États-Unis. Bien que victorieux, Donald Trump laisse derrière lui un parti républicain divisé comme jamais. Quant au parti démocrate vaincu, il va devoir redonner un cap sans doute plus à gauche à la coalition disparate qui a soutenu Hillary Clinton.

 

De quoi la campagne de l’élection présidentielle américaine est-elle le révélateur ?

Bernard Genton : Cette campagne révèle les profondes divisions et l’incertitude que traversent les États-Unis d’aujourd’hui. Ce fut presque violent : on en a rarement vu l’équivalent au XXe siècle. Certes, il y eut des campagnes parfois agressives dans le passé, notamment celle dont le troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, est sorti vainqueur contre le fédéraliste John Adams. Mais à l’époque, c’était une lutte entre des géants ! Là, ce fut une campagne d’un niveau médiocre, et qui a poussé sur le devant de la scène un personnage qui concentre toutes les formes de populisme qui ont pu se manifester tout au long du XXe siècle. Donald Trump a parlé à une partie de l’électorat américain qui se sent abandonnée.

Cette campagne est-elle aussi historiquement inédite qu’on le dit ?

Oui. Je ne me souviens pas avoir vu une campagne de ce niveau de bassesse, avec des insultes, des attaques personnelles contre des êtres humains qui sont moqués en raison de leur physique, de leur appartenance sexuelle ou de leur race. C’est une campagne qui a réveillé un très vieux démon des États-Unis : le racisme, dont Donald Trump a joué de manière irresponsable, et qui est profondément enfoui dans la société américaine. Il y eut des éléments de ce type chez des personnages politiques des années soixante, comme le gouverneur ségrégationniste d’Alabama George Wallace [un ancien démocrate, ndlr.], mais ça n’avait jamais atteint le niveau présidentiel. Il y eut aussi d’autres candidats médiocres, comme Warren Harding, élu président en 1920, qui fut un corrompu notoire et qui mourut avant la fin de son mandat. On s’aperçut très vite qu’il n’avait ni la carrure, ni la stature morale d’un président des Etats-Unis. Mais tout ça n’avait pas la dimension que Trump a prise aujourd’hui !

Que retiendrez-vous de la campagne de 2016 ? La polarisation des débats, la division d’un pays ?

C’est un pays extrêmement divisé dans les deux camps, mais la palme de la division revient quand même aux républicains. Ce parti respectable, conservateur mais traditionnellement modéré, a été pris en otage par un personnage qui n’a rien d’un républicain et sur lequel personne ne misait. Ce kidnapping politique s’est ajouté à l'ascension d'une frange réactionnaire venue du fin fond des États-Unis, ces huit dernières années : la Tea Party. Avec Trump et l’OPA qu’il a lancée sur lui, le parti républicain a complètement abandonné son aile modérée traditionnelle. Lorsque les représentants de cette aile parlent, aujourd’hui personne ne les écoute. Chez les démocrates aussi, la division existe, entre les « centristes » représentés par Hillary Clinton, et une frange plus à gauche qu’on appelle les libéraux. Les libéraux-démocrates ont connu une campagne très active avec le socialiste et indépendant Bernie Sanders, qui a fait campagne à l’intérieur du parti démocrate pour une politique plus à gauche.

C’est donc une recomposition des partis qui attend les États-Unis de l’après-élection ?

Surtout pour les conservateurs. Le parti républicain, le Great Old Party, va devoir redéfinir sa ligne ou bien camper sur ses positions très dures et réactionnaires, alors que la société américaine continue à aller de l’avant. Il va donc au devant de grandes difficultés, car ces divisions ne seront pas levées du jour au lendemain. Les difficultés attendent bien sûr les démocrates. Le parti va peut-être se « gauchir » un petit peu, mais il a toujours été une grande coalition d’intérêts divers. Historiquement, les démocrates ont toujours été divisés tout au long du XXe siècle. Quoi qu’il en soit, les deux candidats de cette campagne furent extrêmement impopulaires.

Quelles conséquences peut avoir cette élection à l’étranger et en particulier en Europe ? En France, on a parfois parlé d’une « trumpisation » du débat politique…

Oui, il est évident qu’une victoire de Trump donne des ailes à certains partis extrémistes et populistes en Europe… mais c’est une victoire qui se révélera coûteuse pour le parti républicain. Celui-ci avait déjà investi un candidat « rétrograde », Barry Goldwater, qui fut candidat en 1964 face à Lyndon Johnson, et qu’on appelait Mister Conservative [Goldwater fut notamment soutenu par le Ku-Klux-Klan, ndlr.]. Les républicains perdirent de manière spectaculaire face aux démocrates. Mais par rapport à Trump, Goldwater était un authentique républicain et un parangon de vertu démocratique. Il ne se serait jamais abaissé à tout ce que Trump a dit ou fait tout au long de cette campagne !

 

Propos recueillis par Baptiste Cogitore

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