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Jean-Pierre Sauvage, orfèvre de la chimie et créateur d’engouement

A Stockholm ce samedi 10 décembre 2016 2016, Jean-Pierre Sauvage a reçu son prix Nobel de chimie des mains du roi de Suède. Depuis une vingtaine d’années, grâce à ses travaux pionniers sur les machines moléculaires, les chimistes ont appris à envisager les molécules sous un jour nouveau : des architectures pouvant être animées de mouvements contrôlés. Un engouement qui ne se dément pas à Strasbourg, notamment parmi ses anciens étudiants, aujourd’hui chercheurs accomplis…

Jean-Pierre Sauvage examine l'appareil de mesure de radioactivité de Marie Curie au Nobel Museum / Copyright © Nobel Media AB 2016 - Photo : Alexander Mahmoud

« En travaillant avec Jean-Pierre, j’ai acquis ce goût des belles molécules, de l’exigence scientifique et l’envie de créer des objets complexes », raconte Valérie Heitz qui a réalisé sa thèse sous la direction de Jean-Pierre Sauvage, prix Nobel de chimie 2016. Aujourd’hui directrice du Laboratoire de synthèse des assemblages moléculaires multifonctionnels qu’elle a créé, elle mène, parmi d’autres axes d’études, des travaux de recherche dans le domaine des machines moléculaires au sens large. « En fait, on développe des cages moléculaires flexibles, précise-t-elle. En réponse à un stimulus externe, l’idée est de contrôler la taille de leur cavité pour passer d’une conformation fermée à une conformation ouverte. » Si le défi scientifique de Jean-Pierre Sauvage a été, initialement, d’apprendre « à parler aux molécules » pour contrôler leurs mouvements, celui de Valérie Heitz est plutôt d’associer des fonctions aux mouvements moléculaires. « On cherche à développer une cage moléculaire capable d’assumer un rôle de catalyseur, c’est-à-dire une cage qui, par son ouverture ou sa fermeture, permette de contrôler la réactivité de molécules. »

« On cite toujours Jean-Pierre dans nos articles ! »

Les cages moléculaires que forgent Valérie Heitz et son équipe sont bien différentes des caténanes et des rotaxanes, ces molécules à anneaux entrelacés qui ont valu le prix Nobel à Jean-Pierre Sauvage. « Je n’en fais plus non plus », reconnaît Jean Weiss, responsable de l’équipe Chimie des ligands à architecture contrôlée. Malgré tout, l’ancien doctorant de Jean-Pierre Sauvage ne renie pas une certaine filiation scientifique avec son illustre directeur de thèse. « Mettre des molécules en mouvement ou parvenir à les faire changer de forme sous l’influence d’un stimulus photochimique ou électrochimique reste un de nos objectifs, explique-t-il. D’ailleurs, on cite toujours les travaux de Jean-Pierre dans nos articles ! » Le chimiste et son équipe développent des stratégies pour contrôler l’association de molécules avec des surfaces. « On essaye de programmer l’interaction avec la surface dans le design des molécules. L’idée est de parvenir à les assembler selon une configuration prédéfinie en fils ou en réseaux. » Un concept qui pourrait conduire à l’émergence de nouveaux nanomatériaux.

« Ça sert à quoi ? »

 « Quand j’ai fait ma thèse avec Jean-Pierre en 1994, c’était le tout début des machines moléculaires, se remémore Jean-François Nierengarten, directeur du Laboratoire de chimie des matériaux moléculaire. Elle se résumait à un défi : synthétiser un nœud moléculaire.  J’ai le souvenir d’avoir présenté mes travaux de thèse devant une assemblée d’étudiants et de chercheurs issus de la chimie organique classique qui m’ont demandé, sceptiques : "Mais à quoi ça sert ?" » On connaît la suite… En élaborant des molécules entrelacées sophistiquées puis en les mettant en mouvement, Jean-Pierre Sauvage a ouvert la voie aux machines moléculaires et suscité un engouement qui perdure encore aujourd’hui à Strasbourg comme ailleurs dans le monde.

 « Un savoir-faire et un état d’esprit »

Ses anciens étudiants, devenus chercheurs accomplis, ont toutefois développé leurs propres thématiques de recherche, souvent dans d’autres domaines que celui des machines moléculaires. « On a tous suivi nos propres idées mais je pense que Jean-Pierre a eu une grande influence sur notre manière de mener nos recherches, confie Jean-François Nierengarten. A ses côtés, on a non seulement acquis un savoir-faire mais aussi un véritable état d’esprit. » Un mélange de curiosité, de persévérance et de modestie. Samedi 10 décembre 2016, à Stockholm, nombreux seront ses anciens étudiants à avoir fait le déplacement pour l’applaudir. Comme un hommage.

Ronan Rousseau