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Des cerveaux en surcharge ?

21/03/2017

Dans le cadre du Mois de la santé en Alsace, à l’initiative de l’Inserm, Anne Bonnefond et Anne Pereira, chercheuses en neurosciences, étaient invitées à un ciné-débat autour du documentaire « Hyperconnectés, le cerveau en surcharge ». Pour le portail recherche, elles reviennent sur les dangers éventuels que font peser nos sociétés 2.0 sur nos cerveaux et notre bien-être.

© Nicolas Nova (CC BY-NC 2.0 - Flickr)

Il n’est pas toujours facile de se soustraire au cortège incessant de sollicitations qui rythment nos journées de travail. Mails, coup de fils, sms, alertes… Les technologies de l’information et de la communication happent de plus en plus notre attention. Mais est-ce sans conséquence pour notre cerveau ?

Que l’on soit hyperconnecté ou pas, nous disposons d’un réservoir de ressources attentionnelles  qui fluctue au cours de la journée et décline lors de l’engagement dans une tâche. « Même quand on est engagé dans des tâches très simples, peu demandeuses d’un point de vue cognitif, par exemple quand on demande à un sujet de détecter un stimulus, on se rend compte qu’il se désengage très rapidement », explique Anne Bonnefond. Maître de conférences au laboratoire de Neuropsychologie cognitive et physiopathologie de la schizophrénie, elle s’intéresse aux mécanismes à l’origine de cette baisse de la vigilance.

Un cerveau multitâche ?

Si ce phénomène est naturel, le fait de papillonner d’une tâche à une autre n’est pas anodin. « Revenir à la tâche principale et réengager son attention a un coût, souligne Anne Bonnefond. D’un point de vue comportemental, on va traiter plus superficiellement l’information, faire plus d’erreurs tout en étant plus lent. Du point de vue du bien-être, cela va générer de la fatigue et du stress. »

Nos cerveaux sont-ils tout simplement faits pour fonctionner en mode multitâche ? « Oui et non, cela dépend de quelle tâche on parle, explique Anne Pereira. Chargée de recherche Inserm au laboratoire de Neurosciences cognitives et adaptatives, elle étudie les structures cérébrales impliquées dans la mémoire et la persistance du souvenir. Il faut voir le cerveau comme une sorte de tour de contrôle qui régule votre rythme cardiaque, votre sensation de faim, de soif, de fatigue, etc.  Le cerveau gère simultanément et en permanence une multitude d’activités essentielles pour la survie, mais cela ne nous empêche pas de lire, de parler, etc. » Comme le fait valoir la neurobiologiste, les problèmes surviennent lorsque l’on effectue des tâches qui entrent en compétition en termes de réseaux neuronaux. « Dans le monde du travail, le mode multitâche implique en général des activités très proches qui vont, par exemple, solliciter les réseaux du langage. Parler en même temps que rédiger un mail n’est ni simple, ni efficace. »

De l’importance des moments de calme

« Il est en effet illusoire de penser pouvoir réaliser simultanément plusieurs tâches sollicitant les mêmes réseaux de neurones de façon aussi efficace que si on les réalisait successivement, confirme Anne Bonnefond. En réalité, ce mode de fonctionnement multitâche nous rend plus sensibles aux distractions et mobilise davantage notre mémoire. » Pour éviter une fatigue inutile et prévenir le risque de surmenage voire de burnout, mieux vaut donc apprendre à séquencer dans le temps les différentes activités qu’il nous faut mener au quotidien. Sans oublier de se ménager des moments de pause.

Loin d’être du temps perdu, ne rien faire en particulier permet au cerveau d’activer un réseau essentiel : le réseau par défaut. Bien qu’encore mystérieux, ce réseau, qui implique des structures cérébrales frontales et pariétales, jouerait un rôle fondamental, comme le révèle Anne Bonnefond : « Des travaux montrent qu’il est important pour la créativité et la résolution de problèmes. C’est le réseau associé aux rêveries, au vagabondage. Il serait aussi essentiel pour la consolidation des souvenirs. » L’hyperconnexion actuelle tend toutefois à nous déshabituer de ces moments de calme et de rêveries, « y compris dans l’univers de l’enfance, à l’image des ados accros aux écrans ». Face à ce risque, la déconnexion est une solution. « Il ne s’agit pas de dire que les technologies sont mauvaises, nuance Anne Pereira. Il faut seulement être conscient de l’impact qu’elles peuvent avoir et ne pas les subir. Contrairement à la machine, l’humain n’est pas fait pour être performant 24/7. » A bon entendeur…

Ronan Rousseau