L'actualité de la recherche

Législatives : chasse gardée des professionnels de la politique ?

Qu’ont en commun François Fillon, Manuel Valls ou encore Benoît Hamon ? Tous trois ont commencé leur carrière professionnelle en tant qu’assistant parlementaire, entre 21 et 24 ans, et l’ont ensuite poursuivie exclusivement en politique ; des profils devenus de plus en plus courants parmi les députés. Cette tendance va-t-elle s’inverser à l’issue des législatives ? Trois chercheurs strasbourgeois ont enquêté sur cette professionnalisation de la politique. Parmi eux, Sébastien Michon. Chargé de recherche CNRS au laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe, il répond à nos questions.

Les « professionnels de la politique » n’ont pas bonne presse. Pourquoi ?

Beaucoup y voient une forme de caste qui n’a jamais rien vu d’autre que la politique et qui profite de son rang. Dans toutes les démocraties, vivre de la politique a toujours été plutôt mal vu. D’ailleurs, aucun député ne se présente comme un professionnel de la politique. L’ancien Premier ministre, Manuel Valls, se présentait comme conseiller en communication. Il l’a effectivement été pendant plusieurs années, mais uniquement auprès de politiques, notamment auprès des anciens Premiers ministres Michel Rocard et Lionel Jospin. Il a évolué dans les cabinets ministériels au plus près des dirigeants politiques. Il est loin d’être le seul. 16% des députés n’ont rien fait d’autre que de la politique. Ils étaient 2% en 1978. Ce chiffre serait bien plus conséquent si on prenait en compte les fonctions connexes à la politique.

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette professionnalisation ?

Elle est souvent dénoncée mais rarement mesurée. Avec mes collègues Julien Boelaert  et Étienne Ollion, nous avons donc enquêté sur le parcours des députés*. On a pu montrer que la part des députés ayant occupé des fonctions d’anciens collaborateurs s’est beaucoup renforcée en l’espace de 40 ans [voir encadré]. L’autre grand résultat est que les carrières politiques se sont allongées. Les députés qui entraient à l’assemblée nationale en 1978 avaient en moyenne 6 ans d’expérience en politique tandis que leurs homologues de 2012 étaient engagés depuis 12 ans.

Comment expliquer cette évolution ?

Il y a plusieurs explications. La création de la fonction d’assistant parlementaire date de 1975 pour les députés et 1976 pour les sénateurs. A partir des années 1980, les élections au Parlement européen s’accompagnent d’un développement des fonctions de collaborateurs. Mais c’est surtout avec la mise en œuvre de la décentralisation puis de l’intercommunalité que ces fonctions vont se développer. Les équipes autour des maires et des présidents de collectivités s’étoffent. Il y a aussi plus de positions électives qu’auparavant (conseiller régional, président et vice-président d’intercommunalité notamment). Parallèlement à une multiplication des postes de collaborateur, on observe donc une multiplication du nombre d’élus. Ainsi, un nombre croissant de personnes ont pu se maintenir dans le milieu politique et en vivre. Par ricochet, une plus grande concurrence s’est installée et le temps mis pour accéder à des responsabilités nationales s’est allongé.

Quelles sont les conséquences de cette professionnalisation ?

Face à la concurrence, le coût d’entrée dans le monde politique est devenu beaucoup plus élevé pour des personnes qui ne s’y sont pas engagés très tôt. Quelque part, cela entretient une fermeture du champ politique sur lui-même.

A l’issue de ces législatives, peut-on s’attendre malgré tout à un renouvellement des élus ?

De nombreuses listes font campagne sur cette idée et 39% des candidats sortants ne se représentent pas. A priori, on peut s’attendre à un renouvellement de personnes sans précédent depuis 1958, le début de la Ve République. Mais ce renouvellement sera-t-il également social ? Rien n’est moins sûr. On peut déjà prédire que la parité ne sera pas respectée à l’Assemblée nationale. L’âge moyen des candidats est de 49 ans, ce qui n’est pas très loin de l’âge moyen des députés en 2012 (plus de 54 ans). De plus, en analysant les profils des candidats de la République en marche, en tête dans les sondages, on s’aperçoit qu’ils sont très fortement diplômés. Certains journalistes ont compté jusqu’à 90% de personnes issues des catégories supérieures : CSP+, cadres sup, chefs d’entreprise... Ce parti va certainement apporter une forme de renouvellement de personnes, mais celui-ci ne sera pas nécessairement social.

Propos recueillis par Ronan Rousseau

* Métier : Député – Enquête sur la professionnalisation de la politique en France. Julien Boelaert, Sébastien Michon, Étienne Ollion. Éditions Raisons d'agir, avril 2017.

Une enquête de 3 ans

Get more information

  • 1738. C’est le nombre de parcours de députés que les chercheurs ont reconstruit année après année en croisant des bases de données biographiques.
  • 4 législatures ont été passées au crible : 1978, 1997, 2007 et 2012
  • En 1978, 14% des députés avaient occupé des fonctions de collaborateurs avant leur mandat.
  • En 2012, la part d’anciens auxiliaires politiques est de 33%.
  • En 40 ans, la part de la vie active consacrée à la politique est passée de 46% à 68%.