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Quand la banquise perdure, le manchot Adélie souffre

Triste bilan. Sur une colonie de 18 000 couples de manchots Adélie, seuls deux poussins ont survécu lors de la dernière saison de reproduction. Thierry Raclot, chercheur CNRS à l’Institut pluridisciplinaire Hubert-Curien, s’apprête à retourner en Antarctique pour étudier cette espèce. A quelques jours de son départ, le biologiste décrypte pour nous les raisons de cette hécatombe.

Thierry Raclot part régulièrement en campagne d'été sur la base antarctique Dumont d'Urville en Terre Adélie. Pendant les quelques mois passés sur place, l'enjeu est de collecter le maximum de données scientifiques.

Pourquoi la quasi-totalité des poussins de manchots Adélie de la colonie ont péri la saison dernière ?

Lorsque les manchots Adélie arrivent dans l’archipel de Pointe Géologie en Terre Adélie pour se reproduire au début de l’été austral, fin octobre-début novembre, il faut savoir qu’il y a classiquement plusieurs dizaines de kilomètres de banquise qui les séparent de l’océan. Habituellement, elle casse peu de temps après, ce qui permet aux manchots d’accéder à l’eau libre où ils peuvent se déplacer facilement et trouver de la nourriture. Mais cette année, la banquise n’a pas débâclé. Les manchots ont ainsi perdu un temps fou à marcher sur la glace pour rejoindre l’eau et trouver de quoi nourrir leurs poussins durant les deux mois que dure leur élevage. Alors que d'ordinaire un voyage s’étend sur environ une journée, en 2016-2017, les manchots ont dû quitter leur nid pendant plusieurs jours consécutifs voire même une semaine pour ramener de la nourriture. Les poussins ont donc fini par mourir de faim faute d’être suffisamment alimentés.

Comment expliquer la persistance de la banquise ?

Le vent, en exerçant des forces mécaniques et en générant de la houle, favorise la casse de la banquise. Mais le début de l’été austral 2016-2017 a été plutôt calme, avec peu de vent. D’autre part, il y a sept ans, un gigantesque iceberg s’est décroché au niveau du glacier du Mertz. Il agit depuis comme un bouchon à l’est de l’archipel et perturbe très probablement les courants marins. La zone dans laquelle on travaille se retrouve donc d’une certaine façon plus abritée et la banquise débâcle moins.

Propres commes des sous neufs, ces manchots Adélie reviennent d'un voyage en mer, sans doute rassasiés de krill et de poissons des glaces. - Crédit photo : Agnès Lewden

Peut-on relier ce phénomène au réchauffement climatique ?

Les causes du vêlage de cet iceberg ne sont pas très claires. Dans notre zone d’étude située à l’est de l’Antarctique, en face de l’Australie, on n’observe pas de hausse nette des températures pour le moment, contrairement à la péninsule Antarctique qui fait face à l’Amérique du Sud.

Une mortalité aussi extrême s’est-elle déjà produite dans le passé ?

Oui. Un épisode de même ampleur s’était produit en 2013-2014. Aucun poussin sur 55 000 couples alors présents dans tout l’archipel n’avait survécu. De façon très bizarre, les manchots étaient arrivés tardivement sur leur site de reproduction et – chose à laquelle je n’avais jamais assisté auparavant – nous avons eu deux jours de pluie le 31 décembre et le 1 janvier.  A cette période, les poussins ont à peine quelques jours et sont très vulnérables. La pluie, en noyant les nids d’eau glacée, en a éliminé environ 30%, aggravant un peu plus le désavantage d’une banquise qui était, là aussi, encore très étendue pour cette période de l’année.

Ces échecs de reproduction sont-ils une menace pour la population ?

A priori, l’impact de ces échecs ne sera visible que dans quelques années car les poussins, une fois indépendants, passent plusieurs années en mer avant de revenir se reproduire à terre. Mais si les conditions dans l’archipel devenaient durablement mauvaises, il est possible qu’il n’y ait que très peu voire plus, à terme, de manchots Adélie nichant dans cette région. L’impact restera toutefois faible au niveau de la population mondiale de l’espèce, qui compte plusieurs millions d’individus. Mais rien ne nous dit que les conditions ne se dégraderont pas ailleurs.

Propos recueillis par Ronan Rousseau

Le manchot Adélie, une espèce sentinelle

Important information

Depuis de nombreuses années, Thierry Raclot étudie de très près les manchots Adélie. « L’approche consiste à prendre cette espèce emblématique comme sentinelle des changements climatiques en Terre Adélie », explique le biologiste qui séjourne régulièrement à la base antarctique Dumont d’Urville depuis son hivernage en 1989. Pluridisciplinaires, les recherches sont menées en collaboration avec le Centre d’études biologiques de Chizé et avec le soutien logistique de l’Institut polaire français Paul-Émile-Victor. Elles couvrent différents aspects du cycle de vie du manchot Adélie. « Lorsque les oiseaux sont à terre, on étudie leur reproduction, l’impact de l’environnement sur la croissance des poussins, leur résistance au jeûne prolongé, leur niveau de stress et de polluants, etc. En mer, grâce à des individus équipés de GPS et de différents autres types de capteurs, on se renseigne sur leur comportement alimentaire : zones prospectées, stratégies de chasse, etc. » Des données précieuses pour mieux comprendre comment les changements environnementaux impactent les populations et les écosystèmes marins.