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Les écrivains africains francophones, « locomotive de la production littéraire en français »

Mardi 7 novembre, les écrivains africains étaient à l’honneur à l’occasion de leur journée internationale. Nous profitons de cette actualité pour évoquer la littérature africaine avec Anthony Mangeon, professeur de littérature francophone à l’Unistra et spécialiste des littératures noires.

Anthony Mangeon est professeur de littératures francophones à l’université de Strasbourg. Ses recherches actuelles portent sur les « fictions pensantes », ou les différentes manières de produire une pensée critique par la fiction.

Peut-on définir la littérature africaine ?               

Sous cet intitulé général, on englobe une diversité de productions, comme si elles étaient toutes caractéristiques d’un continent. La littérature africaine est davantage une catégorie critique et éditoriale qu’une catégorie dans laquelle se reconnaissent ceux qui la produisent. Il faut l’envisager au pluriel. Il y a des littératures orales et des littératures écrites qui ont été ou sont produites à la fois dans les langues africaines et dans les langues européennes, complètement intégrées aujourd’hui. Il paraît donc difficile de définir la littérature africaine, sinon de manière très restrictive comme étant la littérature produite sur le continent africain par les personnes qui en sont issues.

Les littératures écrites africaines sont-elles récentes ?

Non. On se plaît encore à imaginer que la grande différence entre l’Europe et l’Afrique tient à ce que nous serions des civilisations de l’écrit tandis que l’Afrique serait celles de l’oral. Cette représentation est née à l’époque coloniale, dans une préoccupation de différenciation du colonisateur avec un continent alors perçu comme englué dans le passé. En réalité, il y a des littératures écrites en Afrique depuis très longtemps. On en a eu pleinement conscience lors des événements de 2012 au Mali qui ont menacé les manuscrits de Tombouctou, des écrits datant de l’époque médiévale et rédigés dans des langues africaines. Pourtant, sur les quatrièmes de couverture, on retrouve souvent la comparaison de l’auteur à un « griot ». Cette représentation figée n’est pas étrangère à un effet du romantisme qui, à la fin du  18e et au début du 19e siècle, s’est intéressé aux cultures populaires. A partir du moment où l’Afrique a été colonisée, la préoccupation a été de trouver l’âme de son peuple dans son folklore, qui passait d’abord par l’oral, les chansons, les contes.

La littérature africaine est-elle aujourd’hui reconnue à sa juste valeur ?

De plus en plus. La deuxième langue la plus traduite dans le monde est le français. Pour autant, ce ne sont pas les auteurs français qui sont les plus traduits, mais les auteurs africains. Patrick Modiano, notre dernier prix Nobel de littérature, est ainsi sans doute moins traduit qu’Alain Mabanckou. Les éditeurs prennent conscience qu’avoir des auteurs africains traduits dans des dizaines de langues est un capital économique tout autant que culturel. Sur les onze dernières années, beaucoup de prix littéraires prestigieux leur ont été décernés. En France, par exemple, trois auteurs africains ont reçu le prix Renaudot. D’une certaine façon, les écrivains africains francophones sont aujourd’hui la locomotive de la production littéraire en français.

Propos recueillis par Ronan Rousseau

Regarder l'Afrique par le prisme de la littérature

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« Pendant longtemps, on a dénié à l’Afrique le fait d’avoir une pensée. Quand on a fini par se rendre à l’évidence, alors cette pensée se devait forcément d’être différente de celle de l’Occident », souligne Anthony Mangeon. Dès lors, comment les Européens ont-ils construit les savoirs historiques, ethnologiques ou encore philosophiques de l’Afrique ? Cette question a conduit le chercheur de l’équipe d’accueil Configurations littéraires à mener une réflexion sur les rapports d’opposition entre « L’Europe des lumières » et « L’Afrique des ténèbres » dans son livre La pensée noire et l’Occident, de la bibliothèque coloniale à Barack Obama. « Je m’intéresse également à la manière dont on a imaginé et mis en récit le futur de l’Afrique dans les littératures européennes, africaines, et africaines-américaines depuis l’époque coloniale jusqu’à nos jours. » Parce que le colonisateur voulait transformer ce continent, il n’a en effet jamais cessé de penser à son avenir. « La production littéraire sur l’Afrique au futur est tout à la fois une fiction et un commentaire sur le passé et le présent », explique le chercheur qui note que beaucoup d’auteurs africains se préoccupent désormais de penser la place de l’Afrique dans le monde. « Cette question est d’autant plus urgente que ce continent connaît une poussée démographique telle qu’à l’horizon 2030, un quart de la population active mondiale sera africaine. L’Afrique est destinée à jouer un rôle moteur dans l’histoire mondiale. »