L'actualité de la recherche

Sur les traces des premières techniques d’imprimerie occidentales

25/09/2018

L’année 2018 est marquée par le 550e anniversaire de la mort de Gutenberg. L’occasion de se pencher sur les mystères des premières impressions occidentales avec Olivier Deloignon, membre associé de l’équipe d’accueil Arts, civilisation et histoire de l’Europe. Docteur en histoire de la typographie1, il cherche à comprendre les techniques utilisées par les premiers typographes pour reconstituer la généalogie de l’invention. Un travail de longue haleine qui demande minutie et sens de l’observation.

Olivier Deloignon a participé à la
reconstitution d'une presse.
Crédit Seppia Film, Arte France, 2017

Pour tenter d’assembler le puzzle, Olivier Deloignon ne dispose pas de beaucoup d’éléments. « Les chercheurs n’ont pas retrouvé de traces matérielles de la période qui précède le départ de Gutenberg de Strasbourg en 1444. Nous n’avons ni caractères de cette époque, le premier type retrouvé date de 1480, ni imprimés, les premiers sont des alentours de 1452 », précise le chercheur qui dispose cependant de quelques documents comme la Bible de Gutenberg ou Bible à 42 lignes (premier livre imprimé en Europe à l’aide de caractères mobiles) au moins partiellement achevée en 1455, mais aussi des fameuses pièces juridiques strasbourgeoises (1434, 1436-37, 1439) et mayençaises (1455).

Le résultat mais pas le procédé

« Aujourd’hui, il y a un certain nombre d’inconnues notamment concernant les méthodes utilisées. Nous avons le résultat imprimé mais pas le procédé. » Alors, pour percer le mystère de ces méthodes le chercheur choisit de scruter les « accidents » survenus pendant l’impression. Première « curiosité » qui interroge Olivier Deloignon : la forme des lettres. « L’invention de l’imprimerie, pense-t-on, dépendait du système poinçon-matrice : un poinçon gravé de l’image de la lettre sert à frapper un bloc de cuivre pour former une matrice ensuite glissée dans un moule à arçon. Un mélange de plomb et d’étain y est coulé et on obtient un caractère typographique au dessin toujours identique. » Problème, Olivier Deloignon constate que la même lettre possède des configurations imprimées très différentes, mesures à l’appui, signe que le système est postérieur aux premières impressions typographiques…

Autre inconnue : en étudiant notamment la Concordantia bibliorum (livre antérieur à 1474) de Mentelin, un imprimeur strasbourgeois, le chercheur retrouve la trace de deux caractères éjectés au moment de l’impression. « Leur forme est marquée sur deux feuillets de l’ouvrage. J’essaye de savoir s’ils procèdent d’une technique analogue à celle employée par l’atelier de Gutenberg à Mayence. Cela me permet de tenter de déterminer si des personnes ont œuvré en parallèle avec d’autres méthodes et que ces différentes techniques ont convergé ultérieurement. »

En étudiant la Concordantia bibliorum,
le chercheur retrouve la trace d'un caractère
éjecté au moment de l’impression. Photo DR

« La recherche est un monde liquide »

En procédant à cette « archéologie livresque », le chercheur est parvenu à attester de la présence d’un percement dans ces caractères de plomb. « Plusieurs hypothèses ont été envisagées mais les spécialistes des incunables ne sont pas encore certains de son usage », explique Olivier Deloignon qui peut compter sur les outils de mesure de l’Institut pluridisciplinaire Hubert Curien. « Une caméra à très fort coefficient d’agrandissement m’a notamment permis de scruter les fonds de cuvette d’impression puis de modéliser l’état de surface du papier en 3 dimensions. Les indices ainsi relevés permettent de reconstituer les techniques de fonte employées. »

Conscient que ses recherches avancent à pas comptés, Olivier Deloignon reste philosophe. « Il faut trouver un compromis entre la tentation de remplir à tout prix les zones grises de nos connaissances et ce qu’on est capable de découvrir. Ça doit pousser à la modestie, demain quelqu’un fera peut-être une découverte qui remettra en cause les hypothèses aujourd’hui admises. Souvent, je dis à mes étudiants que la recherche est un monde liquide où tout peut évoluer en permanence…, c’est terrifiant et fascinant à la fois, mais c’est ce qui fait tout l’intérêt de notre quête. »

Marion Riegert

1 Procédé qui consiste à utiliser des lettres mobiles en relief pour imprimer.

Une presse reconstituée pour un documentaire sur Arte

Important information

En 2017, le chercheur a eu l’occasion de tester certaines de ses hypothèses grâce au tournage d’un docu-fiction pour Arte, « Gutenberg, l’aventure de l’imprimerie », de Marc Jampolsky. « Nous avons eu un mois pour construire une presse fonctionnelle avec les techniques du 15e siècle », souligne Olivier Deloignon qui a travaillé avec d’autres chercheurs en collaboration avec des spécialistes des techniques anciennes. « Longtemps, l’histoire est partie de la technique à son stade terminal pour aller à rebours, là nous avons pris le problème dans l’autre sens en regardant si les technologies disponibles dans le Rhin supérieur permettaient d’obtenir un résultat probant. Nous avons montré que c’était possible. »

Dans ce film, les chercheurs testent leurs réalisations pour la première fois. « Et ça fonctionne ! Nous sommes parvenus à couler des caractères et faire une page. Avec un matériel sommaire, nous avons obtenu un résultat conforme à ce que l’on observe sur les premières impressions. » Gutenberg reste toutefois pour une grande part un inconnu. « Nous n’avons pas même de signature de sa main et il n’a jamais été dit qu’il ait imprimé quoi que ce soit… Ainsi, pour le scénario, nous avons essayé de trouver un équilibre entre la recherche « en train de se faire » et le savoir du grand public en cassant au passage quelques clichés. En France, on l’imagine apportant la lumière au monde, un Prométhée moderne ; en Allemagne, il est plus perçu comme un industriel développant des technologies métallographiques », souligne le chercheur qui précise que l’inventeur fabriquait des miroirs de pèlerin à Strasbourg. « Il en a réalisé en grande quantité pour le pèlerinage septennal d’Aix-la-Chapelle mais en se trompant d’année. En attendant de pouvoir les vendre, il se serait lancé dans l’aventure des livres… Car il possédait aussi une presse, ustensile inutile pour faire des enseignes mais indispensable pour imprimer… »