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Un voyage aux frontières de l’imaginaire

14/05/2019

La Terre du Milieu de Tolkien. Le Westeros de Game of Thrones. Les replis inexplorés peuplés de monstres dans les cartes de la Renaissance. Points communs ? Un aller-retour permanent entre réel et fiction. Exploration à la croisée de ces deux mondes avec Philippe Clermont, enseignant-chercheur au sein de l’équipe d’accueil « Configurations littéraires », spécialiste des rapports entre littérature et imaginaire.

Carte de l’Islande d’Abraham Ortellus établie en 1603 et plan de l’île au trésor de Stevenson  (1885) : quelle est la plus fantaisiste ?  (collections BNU)Carte de l’Islande établie en 1603 par Abraham Ortelius et plan de l’île au trésor de R. L. Stevenson (1885) : quelle est la plus fantaisiste ? (collections BNU)

Des cartes établies par les grands explorateurs peuplées de monstres aux cartes de fiction inspirées du réel : l'aller-retour entre réalité et fiction est permanent...
Oui, et cette frontière est poreuse. Ainsi, si l’on songe aux représentations du monde de la Renaissance, l’inconnu – potentiellement dangereux – indiqué sur les cartes anciennes par le fameux « hic sunt leones » (ici sont les lions), avait son pendant, « hic sunt dracones » (ici sont les dragons) : on passe ainsi aisément de l’animal réel à un autre, plus fabuleux. Ne perdons pas aussi de vue que pour certains auteurs de cartes de l’époque, un lion peut être tout aussi exotique qu’un dragon !  Dans l’Antiquité et au Moyen Age, les cartes qui voulaient représenter le monde réel remplissent dans tous les cas les blancs (l’inconnu) d’imaginaire…

L’inverse est aussi vrai…
En effet, les auteurs de fictions distanciées du réel, telles que relevant de la fantasy ou de la science-fiction, partent toujours du réel pour leurs créations. Ainsi Ursula Le Guin, à propos du monde de Terremer qu’elle a façonné, déclare : « Il reste bien des îles à explorer. En regardant la carte [de l’archipel de Terremer], j’imagine des choses à leur sujet, tout comme il m’arrive de songer à Tenerife ou Zanzibar. » Ou encore, un écrivain comme Jules Verne, connu pour s’appuyer sur une abondante documentation, s’inspire certainement de l’île d’Auckland pour cartographier son île Lincoln (L’Île mystérieuse)... On peut également citer Georges R. R. Martin (Game of thrones) qui déclare avoir « des cartes sur [son] bureau, des notes sur des bouts de papier où [il] inscrit [ses] idées » pour organiser son travail.

Quelle utilité a alors la carte dans un récit de fiction ?
On voit par-là que si la carte peut être un déclencheur ou un adjuvant du processus créatif, elle n’est qu’un élément parmi d’autres pour camper l’univers imaginaire. Viennent ensuite et progressivement l’arrière-plan historique et politique, les coutumes, les langues, etc., du pays imaginé. Cependant la carte conserve la puissance évocatrice de l’image.
Si l’on regarde du côté de la bande dessinée, dans certains univers, la carte est le territoire même de l’histoire racontée. On peut penser ici au Naufragé du « A » de Fred (1972 pour la publication en album) où le lecteur voit le personnage de Philémon se retrouver, au sens littéral, sur le « A » des lettres d’« Océan Atlantique » portées sur une carte ou un globe terrestre.

Et pour le lecteur ?
Premier effet : donner de la vraisemblance au récit de fiction, lui donner une substance. Comme le dit une collègue, Anne Besson, au sujet de la fantasy pour un jeune lectorat : telles un guide, les cartes « implique[nt] qu’elles lui facilitent l’entrée dans cet autre monde, participant directement au déroulé de l’intrigue ». Les cartes peuvent aussi jouer un rôle en tant qu’objet dans la fiction elle-même, tel que « la carte de Thror » dans l’histoire de Bilbo le Hobbit de Tolkien ou bien celle « du Maraudeur » dans le cycle « Harry Potter » de J. K. Rowling. Un troisième effet de la carte sur le lecteur consiste à renvoyer à d’autres cartes, à d’autres territoires de fiction : toutes les cartes au trésor semblent ainsi venir de L’Île au trésor de R. L. Stevenson...

Propos recueillis par Elsa Collobert

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Du pouvoir iconique de la carte

L’exposition « Hors du monde. La carte et l’imaginaire », à la Bibliothèque nationale et universitaire, dont Philippe Clermont fait partie du comité scientifique, mêle parti-pris thématique et chronologique. Son parcours nous transporte de récits utopiques tel que l’incontournable Utopia de Thomas More et sa carte, aux univers imaginaires de créateurs plus proches de nous – Tolkien, Ursula Le Guin ou encore Frank Herbert. Autant de figures littéraires trop souvent réduites à l’univers de la fantasy ou de la science-fiction.
Les cartes sont à chaque fois mises en regard des ouvrages artistiques auxquels elles sont associées. L’exposition n’oublie pas des usages anciens de la carte de pays imaginaires, telle « la Carte de Tendre » de Madame de Scudéry, et des usages plus actuels tels que les cartes nécessaires aux jeux de rôles... « Ce qui paraît ainsi comme un raccourci historique et un pont étonnant entre une allégorie du 17e siècle et des figurations ludiques contemporaines ne fait que mettre l’accent sur le pouvoir iconique de la carte », souligne encore Philippe Clermont.
Sans oublier un retour sur l'histoire de la cartographie ou encore l'évocation des instruments de navigation et de mesure.
L'exposition bénéficie des prêts exceptionnels d'œuvres notamment du musée du Louvre, du Centre Pompidou, de la Bibliothèque nationale de Hongrie, de la Bibliothèque des sciences de Budapest ou encore de l’Observatoire astronomique de l’Université de Strasbourg.