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Enquête autour du chat qui dort

02/09/2019

Après plus de 20 années d’enquête, Nader Nasiri-Moghaddam, professeur et directeur du Département d’études persanes de l’Université de Strasbourg, est parvenu à retrouver l’auteur de la pièce de théâtre « La Cour de Téhéran ou Ne réveillez pas le chat qui dort ». La trouvaille lui permet de publier une édition et traduction de ce texte qui éclaire l’histoire des Qâjâr en Perse dans les années 1840.

Nader Nasiri-Moghaddam est directeur
du Département d’études persanes de
l’Université de Strasbourg. Photo MR

Ce jeu du chat et de la souris commence lorsque Nader Nasiri-Moghaddam est chargé de réaliser un article pour l’encyclopédie Iranica de l’Université de Columbia sur les récits de voyageurs français du 18e au 20e siècle. Première étape : faire un inventaire, un travail fastidieux. « Il y a une vingtaine d’années, peu d’ouvrages étaient numérisés. »

La constitution avant l’heure

En consultant la revue « Des deux mondes » à la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris, le chercheur découvre une pièce de théâtre en français datant de 1850 sur la Cour de Téhéran signée Haçan Méhémet-Khan. « Je trouvais ce texte traitant d’un putsch raté intéressant et le titre « La Cour de Téhéran ou Ne réveillez pas le chat qui dort », intrigant. J’ai décidé de le photocopier. » En échangeant avec un collègue, le chercheur se rend compte de l’intérêt historique du texte. D’autant plus que cette pièce de théâtre évoque, 50 ans avant la tentative infructueuse d’instaurer une constitution sur un modèle occidental en Iran en 1906, son probable échec (cf encadré). 

Si l’intérêt du texte est avéré reste à trouver qui se cache derrière le pseudonyme Haçan Méhémet-Khan : un français, un iranien ? Notre chercheur donne sa langue au chat et le texte est mis de côté. Il y a quatre ans, lorsque sa sœur commence une thèse sur l’enseignement du français en Iran, elle étudie notamment Jules Richard, un des premiers à avoir enseigné la langue de Molière dans le pays. Nader Nasiri-Moghaddam se repenche sur cet aventurier français en Perse qui avait notamment rédigé un journal dont il reste des fragments traduits en persan. « En les lisant, j’ai trouvé une ressemblance avec des passages de la pièce. Je me suis dit c’est lui l’auteur dont je cherchais la véritable identité ! »

Un descendant du diplomate

Un ouvrage est rédigé autour de la pièce. Quinze jours avant de l’envoyer chez l’éditeur, en novembre 2016, notre chercheur se rend à Paris pour une conférence. Il en profite pour repasser à la bibliothèque Sainte-Geneviève. « J’ai commandé le tome 7 de la revue dans lequel se trouve le texte pour le photographier. » Mais les magasiniers se trompent et lui amènent un volume qui contient la table des matières de la revue pour la période de 1831 à 1874. En le feuilletant, par curiosité, Nader Nasiri-Moghaddam découvre le véritable nom de l’auteur qui n’est autre que le comte Eugène de Sartiges, diplomate français présent en Iran à la même période que Jules Richard. Encore en activité au moment de la publication de la pièce, ce Français qui occupait le poste d’envoyé extraordinaire en Perse (1847-48) et qui était aussi en bonne relation avec l’oncle du roi Malek-Qâsem Mirzâ, avait préféré taire son véritable nom.

Le plan du livre préparé par Nader Nasiri-Moghaddam doit être changé intégralement. Après avoir été échaudé, loin de craindre l’eau froide, le chercheur se remet à l’ouvrage. Nouveau coup de chance, en prenant l’annuaire à la recherche d’un descendant du diplomate, il tombe sur son arrière-arrière-petit-fils au premier coup de fil. Ce dernier lui envoie des éléments bibliographiques qui lui permettent de rédiger une nouvelle introduction. Les fragments du journal intime de Jules Richard jamais traduits sont également dans le livre. « J’ai voulu réaliser une publication totalement bilingue avec au début la partie française et en partant de la fin la partie persane qui se lit de droite à gauche. » Au milieu, en guise de séparation, un fac-similé du texte original également édité et annoté dans chaque partie. Le chat retombe toujours sur ses pattes…

Marion Riegert

Un jeu d’équilibriste

Documents

La pièce se rattache au théâtre de proverbe, un genre en vogue en France au 19e siècle. « Une des difficultés a été de traduire les jeux de mots et de conserver la subtilité de la langue tout en respectant en persan le style de langage utilisé à la cour au 19e siècle. » Un exercice d’équilibriste auquel Nader Nasiri-Moghaddam s’est prêté en s’attaquant à l’expression « Ne réveillez pas le chat qui dort. » Cette dernière est employée lors d’un dialogue entre l’oncle du roi, le prince Malek-Qâsem Mirzâ, et un envoyé européen au début de la pièce. « Le prince lui confie sa peur de voir le premier ministre s’emparer du pouvoir, le roi étant malade. Pour empêcher cela, il envisage de mettre sur le trône le prince héritier et d’instaurer avec lui une constitution. » Cela fait rire l’envoyé européen. Le prince Malek-Qâsem Mirzâ précise qu’il ne s’agira sans doute pas d’une constitution comme en France ou en Angleterre car les Iraniens sont encore « trop bêtes » pour cela, et qu’il leur faudra une sorte de « constitution franco-anglo-persane ». L’envoyé européen avertit également le prince en lui disant qu’il joue avec le feu et en lui citant le proverbe : « Ne réveillez pas le chat qui dort. » Pour ménager le suspense, Nader Nasiri-Moghaddam traduit ce proverbe mot à mot du français au persan dans le titre. L’équivalent en persan est dévoilé dans l’ouvrage : « Va doucement et reviens doucement pour que le chat ne te griffe pas. » A la fin de l’ouvrage le plan de l’oncle du roi est neutralisé par le premier ministre. Alors emprisonné, il recroise l’envoyé européen et lui dit : « Votre proverbe disait vrai, il ne faut pas réveiller le chah qui dort » avec un jeu de mot sur le double sens à l’oral de « chat » qui peut aussi désigner le chah d’Iran.