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De la décadence du progrès

19/09/2019

Guy Ducrey, chercheur de l’équipe d’accueil Configurations littéraires, participe jusqu’à la fin de l’année à un programme autour de la décadence et de la traduction aux côtés des universités d’Oxford et de Glasgow. Spécialiste de l’imaginaire et de la décadence en Europe à la fin du 19e siècle, il revient sur cette notion toujours d’actualité qui s’est construite à rebours du grand récit du progrès.

Dans le cadre d'un colloque, Guy Ducrey
a organisé une visite du Strasbourg Art
nouveau.

Qu’est-ce que la décadence ?

La décadence est un courant littéraire qui s’est développé en Europe de 1870 à 1914. Règne des machines, industrialisation, conquête des colonies… le 19e siècle est placé sous le signe du progrès. Problème, le machinisme met les travailleurs au chômage et l’industrialisation amène des métiers épouvantables mis en avant dans Germinal de Zola. Ainsi, à la fin du 19e siècle, écrivains, poètes et artistes se mettent à détailler à rebours du grand récit du progrès qu’ils vivent une période de décadence sociale, économique, matérielle et spirituelle. C’est ce que fait Baudelaire, précurseur de cette tendance, en disant préférer le soleil couchant à l’aube qui se lève. Hélas, la Première Guerre mondiale leur donnera raison. Parti de France à cause de la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, le mouvement va se déployer dans l’Europe entière et en particulier dans les empires vieillissants. Avec de grands foyers en Angleterre et en Autriche notamment à Vienne où l’on retrouve des artistes comme Klimt, Schiller ou encore Schnitzler.

Comment se caractérise-t-elle ?

La décadence est un phénomène qui concerne l’imaginaire, c’est la célébration de la fin des mondes. Un mouvement profondément pessimiste et crépusculaire, apocalyptique, équivalent à la fin de l’Empire romain avec une dimension de perte de religion. Il est caractérisé notamment par un éclatement de la famille traditionnelle, une multiplication des maitresses, amants et des changements de genre. Dans la littérature, des figures inquiétantes apparaissent. Au lieu d’annoncer une humanité nouvelle, elles prédisent la fin de l’homme tel qu’il est avec l’arrivée de l’androgyne. L’écrivaine Rachilde évoque ainsi la libération féminine qu’elle accompagne de signes effrayants : si les femmes devenaient hommes et ne faisaient plus d’enfants que se passerait-il ? Il y a aussi une multiplication de figures de capitalistes odieux comme celle du millionnaire qui accapare les richesses.

Sous quelle forme ?

La fin du 19e siècle est la période durant laquelle la presse connait un essor incroyable et fait peser sur le livre et le langage une forme de menace. Les écrivains sont également inquiets face à l’invasion de formes nouvelles, comme l’image et le cinéma, qui viennent remettre en question le livre traditionnel avec l’apparition notamment des premières bandes-dessinées. Si l’image dit tout, si le télégraphe permet de tout dire en trois mots, quel avenir pour le langage et la littérature ? Pourrons-nous encore écrire des livres ? Des formes ultra-brèves sont ainsi inventées avec les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. Il y a une sorte de décomposition des formes qui fait que même le langage et la forme peuvent être remis en question.

La décadence, une notion toujours d’actualité ?

Aujourd’hui, des artistes ou encore des chanteurs reprennent des textes de cette période à l’image de la chanteuse Juliette. L’apocalypse climatique était déjà présente dans l’imaginaire de la fin du 19e siècle. Les écrivains avaient pensé les questions écologiques bien avant nous.

Marion Riegert

Vidéo : visite guidée sur le thème de l'Art nouveau

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Dans le cadre d'un colloque qui s'est déroulé en juin au Collège doctoral européen de Strasbourg, Guy Ducrey a décidé de sortir des murs de l'université pour une visite de bâtiments Art nouveau à Strasbourg. Ce mouvement de la fin du 19e siècle prône un retour à la nature à rebours du grand récit du progrès au même titre que le courant décadent.

Le colloque s'inscrit dans un programme autour de la décadence et de la traduction. De 2017 à 2019, les universités de Strasbourg, Oxford et Glasgow disposent ainsi d’un financement du Arts and Humanity Research Council pour réfléchir à la traduction et la production de textes décadents. « Il y a des échanges autour de cet imaginaire par le biais de la traduction qui permet une forme de communauté d’esprit et un dialogue entre les écrivains », glisse Guy Ducrey. Prochain rendez-vous en décembre à Glasgow pour un nouveau colloque avant de préparer une publication autour de cette question.

Huysmans exposé au Musée d’Art moderne

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Une exposition faisant suite à celle du musée d’Orsay (novembre 2019) aura lieu au Musée d’Art moderne de Strasbourg au printemps 2020 autour de l’œuvre de Huysmans et notamment de son roman À rebours (1884), véritable bible de la décadence. Cet automne, Huysmans sera édité dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard).