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Découverte d’une sépulture inviolée en Egypte : « trouver du neuf dans une fourmilière »

15/01/2020

Après près de trois mois passés à Louxor en Egypte, Frédéric Colin et son équipe de l'unité mixte de recherche Archéologie et histoire ancienne : Méditerranée – Europe (Archimède) sont rentrés de mission le 20 décembre dernier. A la clé la découverte de trois nouveaux sarcophages. Retour sur cette incroyable aventure débutée en 2017 en collaboration avec l’Institut français d’archéologie orientale au cœur d’un des sites les plus étudiés au monde.

L’équipe lors de la découverte de
trois nouveaux sarcophages.
©Université de Strasbourg/Ifao, E.Hagag

2016 -2017, « au milieu de rien »

« Pendant des années nous avons fouillé seuls dans le désert (cf encadré). Il suffisait de se pencher pour faire des trouvailles originales », se souvient Frédéric Colin qui en 2016, décide de construire un nouveau projet scientifique au cœur d’un des sites les plus riches de l’Égypte ancienne : la nécropole de Thèbes, en face de Louxor. « Désormais, nous sommes dans une fourmilière de chercheurs et il faut trouver du neuf. » L’archéologue s’appuie alors sur les recherches existantes pour cibler l’intérieur d’une enceinte de 80 x 100 mètres qui abritait un temple funéraire. Sur place, une tombe gigantesque connue depuis le 18e siècle et étudiée, depuis le 19e siècle, par deux égyptologues strasbourgeois*, dispose de 22 salles et 3 étages. Autour, le terrain recouvert de déblais est peu engageant. Difficile à fouiller, il apparait en blanc sur les cartes « comme s’il n’y avait rien. Or c’est une vallée funéraire, dans les autres zones les tombes se touchent, il n’y a pas de vide », poursuit le chercheur. En 2017, une prospection géophysique est réalisée sur cette zone en partenariat avec l’Institut de physique du globe de Strasbourg (IPGS). Elle permet de découvrir des anomalies intéressantes.

2018, une stèle et deux sarcophages dans un trou creusé par un chien

L’année suivante, Frédéric Colin se rend sur place avec une petite équipe. Durant trois semaines, de 6h à 13h, ils fouillent strate par strate le sol à la main sous l’œil d’une meute de chiens errants. Un matin, en arrivant sur les lieux, dans un trou creusé pendant la nuit par un chien, ils aperçoivent une stèle décorée de hiéroglyphes derrière laquelle les chercheurs découvrent deux sarcophages de la 18e dynastie. Datant du 16e ou du 15e siècle avant notre ère, il y a plus de 3 500 ans.

2019, trois nouveaux sarcophages

En 2019, les fouilles se poursuivent sur cette partie du site avec une trentaine d’ouvriers égyptiens. « Il y avait un petit suspens mais nos espoirs ont été couronnés de succès », se réjouit Frédéric Colin qui, après un mois et demi, découvre trois nouveaux sarcophages dans un état de conservation exceptionnel. « D’après la qualité du mobilier, il devait s’agir de gens proches du pouvoir. Nous sommes en train d’arriver sur un gisement comparable à ceux qui étaient découverts dans les années 1920/30. Nous avons assez d’éléments pour penser qu’une grosse opération de transport d’un cimetière a eu lieu au 15e siècle avant Jésus-Christ. » Suite à la construction du temple funéraire de Thoutmosis III, les sarcophages ont été placés dans un système de murets destiné à niveler le sol tout en les protégeant. « Il y a probablement beaucoup de tombes mais le jeu est d’arriver à voir par où les atteindre. »

Cassandre Hartenstein, doctorante, étudie
les objets découverts dans les sarcophages.
©Université de Strasbourg/Ifao, Fr.Colin

2020, 868 Go de données numériques

En attendant la prochaine campagne de fouilles en octobre prochain, les objets à haut niveau patrimonial ont été sécurisés dans un magasin du service des antiquités de Louxor. Grâce à la modélisation de chaque phase de fouille, les chercheurs peuvent poursuivre leurs investigations depuis la France. Une méthode qui vaut également à Frédéric Colin l’obtention d’un Fellowship à l’Usias. « Le travail commence à peine. Le cœur de la recherche, ce n’est pas seulement sur le terrain les cheveux au vent, c’est aussi l’énorme travail d’exploitation et d’interprétation des données scientifiques pour préparer les publications », conclut le chercheur en précisant : « Les dix semaines de fouille en 2019 ont produit 868 Go de données numériques… »

Marion Riegert

*Le premier égyptologue de la période allemande, J. Dümichen (au 19e s.), puis Cl. Traunecker, prédécesseur de Frédéric Colin sur la chaire de Strasbourg.

En images

De la périphérie au centre

Important information

Depuis 1999, l’Université de Strasbourg menait des fouilles dans le désert du Sahara égyptien dirigées par Frédéric Colin. En 2014, deux attaques terroristes ont lieu non loin du site quelques jours après le départ des archéologues. En 2015, les attentats de Paris marquent l’arrêt de la mission. « Plutôt que d’attendre une amélioration des relations internationales », Frédéric Colin décide de trouver un nouveau terrain de jeu. Passant d’une oasis déserte en marge de la civilisation à une des capitales de l’Egypte ancienne où se concentraient les richesses du monde antique. « Nous nous sommes embourgeoisés par nécessité », plaisante Frédéric Colin qui troque ainsi la tente pour les hôtels et l’histoire de la périphérie du monde pharaonique pour celle de son centre.