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Homosexualité et ruralité, l’amour impossible ?

14/02/2020

« Beaucoup de sujets traitent de l’homosexualité et de la ville, mais n’oublions pas qu’avant d’arriver en ville, certains ont grandi à la campagne. » C’est à ce monde où la virilité est exacerbée que s’est intéressée Virginie Le Corre à travers une thèse : « Smalltown Boys : homosexualité et ruralité » soutenue en septembre dernier.

Cette thèse est un moyen pour
Virginie Le Corre de rendre hommage
à ses amis homosexuels. Photo DR

C’est l’histoire d’un garçon rejeté en raison de son homosexualité qui décide de fuir vers la ville. Interprétée par Bronski Beat, la chanson Smalltown Boys résume à elle seule le parcours de nombreux homosexuels ayant grandi dans un village. « Beaucoup de mes amis gays rencontrés sur les bancs de la faculté de sociologie en licence ne l’ont pas bien vécu. L’un d’eux suite à ce rejet a développé des comportements autodestructeurs », raconte Virginie Le Corre, elle-même harcelée à son arrivée, lorsqu’elle a 10 ans, dans un petit village alsacien parce qu’elle vient d’une autre région.

« La campagne, c’est le lieu de la masculinité, de la virilité et de la peur du féminin, pour les femmes comme pour les hommes. Le tout, assorti d’un discours dominant de silence et de honte », résume la jeune chercheuse, membre du laboratoire Dynamiques européennes. Lors d’une première approche, Virginie Le Corre interroge des femmes et des hommes homosexuels. « Mais je me suis rendu compte que leurs vécus étaient trop différents, il aurait fallu faire deux thèses », souligne la doctorante qui décide de se focaliser uniquement sur les hommes.

De la socio-anthropologie

Pour constituer un corpus, elle active son réseau et se rend dans des associations LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres) où elle n’est pas toujours bien reçue en raison de son statut de femme hétérosexuelle. En tout, Virginie Le Corre récolte 10 témoignages, durant des entretiens allant de 1h45 à 15h et en exploite six d’homosexuels vivants dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et en Moselle. « Les récits les plus vifs sont généralement ceux qui se sont déroulés dans le Haut-Rhin », précise Virginie Le Corre qui souligne qu’en alsacien, il n’existe pas de mots pour décrire l’homosexualité, que des insultes.

Chaque chapitre de sa thèse est consacré à un récit de vie et son analyse. « Je fais de la socio-anthropologie, je ne cherche pas à faire des rapprochements ni des modèles de catégorisation qui existent déjà par ailleurs. Pour moi, l’humain est plus complexe qu’une succession d’étapes. » Ces histoires mettent en lumière différentes expériences allant de celle du plus âgé de 47 ans qui grandit à l’époque où l’homosexualité était encore une maladie, à un jeune turc qui subit un double rejet : celui du village mais aussi de sa communauté. Sans oublier, le plus jeune, âgé de 20 ans, soutenu par sa mère qui se fait coacher pour faire son coming-out.

Intégrer les codes de la masculinité

Avec le temps, les mœurs ont évolué et l’acceptation est plus grande mais ces parcours de vie présentent tout de même des similitudes. « La plupart d’entre eux sont partis étudier en ville, une période libératrice, avant un retour à la campagne, vers leurs racines. » Le milieu du sport reste également un élément marquant pour beaucoup. « Echouer en sport, c’est le premier sursaut de faillite à la virilité, il y a donc soupçon : si tu n’es pas bon c’est que tu es « une tapette. » Pour y échapper, certains sont allés jusqu’à devenir obèse. »

Côté paradoxe, « la plupart des interrogés ont intégré les codes de la masculinité et de la virilité des campagnes. » Anti coming-out, anti gaypride et rejetant les « folles », des éléments plus proches de la culture de la ville. « C’est une manière de garder un pied dans la normalité villageoise. A la campagne, ils sont isolés, le collectif et le militantisme n’existent pas comme en ville », détaille Virginie Le Corre qui, à travers sa thèse, a souhaité rendre hommage à ses amis homosexuels. « J’avais envie que les personnes dans la même situation aient d’autres références que le net, montrer que d’autres ont vécu ça. » Un moyen aussi pour elle de se réconcilier avec le village, « de voir que je ne suis pas la seule à y avoir vécu une mauvaise expérience. »

Marion Riegert

Extraits

Quote

Kerem, 25 ans au moment de l’entretien

Ouais, je surjouais ouais. Je jouais le mec.. viril, parce que c’est très important d’être viril.. Ca dégage.. y a toute une symbolique derrière, ça dégage plein de choses d’être viril, c’est… c’est avoir du pouvoir, c’est… t’es… t’es l’homme quoi, c’est… Surtout quand t’es Turc, surtout dans les cultures orientales comme ça, c’est.. il faut… c’est pas possible qu’un homme soit efféminé quoi.

[…] Pour moi on… de toute façon on part pas sur euh un même pied d’égalité quand on vient d’un.. de la ville et de.. qu’on vient de la campagne hein. C’est pas du tout la même chose hein. Euh… franchement on est déjà un-zéro, battus quoi, quand on vient de la campagne quoi. Parce qu’on a tout un travail à faire en plus, que les gens de la ville ne font pas.

Et le jour où justement j’ai quitté le milieu rural pour venir en ville, c’est.. c’était la.. j’étais déli.. enfin, j’étais.. c’était la délivrance quoi en fait. Parce que finalement je pouvais être moi-même, j’étais pas obligé d’être dans un rôle, j’étais pas obligé de faire « l’homme », non, j’étais ce que j’étais.

Quote

Bastien, 47 ans au moment de l’entretien

Ben, j’étais en quatrième, et j’avais un prof de sport, on faisait de la boxe. Et bon... je suis quand même pas trop masculin... à quatorze ans surtout pas... Et euh... le prof s’était moqué de moi, ouvertement, devant tout le monde. Et puis... c’est à ce moment-là que j’ai euh enfin, il m’a pas nommé, c’est ce que tu disais, y a pas de parole disons. Et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à me poser des questions. (…) En fait, la... quand le prof il s’est moqué il a fait ça. (geste de la main vers le bas) Devant tout le monde hein. Je m’en souviens très bien. Et euh... ce qui à mon avis est presque même pire que... J’aurai même préféré. Parce que l’insulte j’aurais pu gérer […] Je me suis souvent posé la question « est-ce que euh est-ce que le fait de prendre du poids c’est un bouclier, une armure ? », mais... franchement je sais pas… Enfin c’est vrai... après si tu veux euh... le fait d’être gros euh après ça veut dire qu’en sport je faisais jamais rien, puisque de toute façon j’étais gros. On me disait « t’es gros » donc euh voilà !

Alors que moi, ce qui est marrant, les vieilles voisines qu’on a... elles m’ont demandé « est-ce que vous parlez alsacien ? » Et quand je dis... En fait, c’était ça leur préoccupation... et après je pense qu’elles se disent « finalement c’est bien... c’est des homos, y aura pas de gosses, ils fouteront pas le bordel » euh... c’est toujours mieux qu’une famille turque ou... et puis euh... ça aurait pu être une famille turque... Y en a qui m’ont dit euh « j’avais peur que ce soit des Turcs avec des enfants »...