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De la construction de l’évènement par la littérature

26/02/2020

Comment les œuvres littéraires et artistiques permettent-elles de transposer et de construire les faits historiques au 19e et 20e siècles en privilégiant la fiction ? C’est à cette question que se sont intéressés Corinne Grenouillet et Anthony Mangeon, tous deux membres de l’équipe d’accueil Configurations littéraires, à travers l’ouvrage collectif Mémoires de l'événement paru aux Presses universitaires de Strasbourg.

Anthony Mangeon et Corinne Grenouillet
font partie de l’équipe d’accueil
Configurations littéraires. Photo MR

Comme le suggérait Michel de Certeau dans La prise de parole : « Un événement n'est pas ce qu'on peut voir ou savoir de lui, mais ce qu’il devient ». Partant de cette définition, Corinne Grenouillet et Anthony Mangeon ont décidé de se pencher sur la perception de l’évènement dans la littérature et les arts. « L’écriture permet d’être davantage dans l’intériorité, le psychisme, ce qui permet de construire une mémoire de l’événement. L’écrivain n’est pas tenu à l’exactitude, il est moins gêné avec le fait d’ajouter de la fiction pour transmettre une mémoire », souligne Corinne Grenouillet.

A travers treize contributions, l’ouvrage permet de revenir sur des évènements qui se sont déroulés depuis 1830. Certains articles traitent d’auteurs qui ont écrit sur un évènement, à l’image de Stendhal qui rédige Le Rouge et le Noir en pleine révolution de Juillet. « Ce qui est paradoxal, c’est que le roman est une chronique de 1830 alors que l’évènement en lui-même n’y est jamais mentionné », explique Corinne Grenouillet.

Une mémoire de l’« afronaute »

D’autres chapitres traitent de corpus sur un évènement. Virginie Brinker s’intéresse ainsi au génocide Tutsi au Rwanda, devenu tout de suite mémoire. Rocio Munguia Aguilar travaille, pour sa part, sur les représentations de la traite et de l’esclavage dans la littérature antillaise. « La République française postule l’oubli et préfère se souvenir de l’abolition de l’esclavage et pas de l’esclavage lui-même. Cette mémoire est alors prise en charge par la littérature qui, par le biais des écrivains, porte un éclairage nouveau sur les évènements », précise Anthony Mangeon.

Concernant la fermeture d’usines étudiée par Corinne Grenouillet, « la littérature permet aux écrivains de construire la lutte comme évènement », à l’image de Sylvain Pattieu, qui accompagne les ouvriers de PSA-Renault, s’en fait le scribe et prend le rôle d’un enquêteur.

Enfin, l’évènement peut surgir d’un projet avorté. Dans les années 1960, en Zambie, Edward Makuka Nkoloso a voulu lancer un programme spatial afin d’être le premier à envoyer des Africains sur Mars. Le projet a avorté, mais une mémoire de l’« afronaute », antérieure à l’événement lui-même, s’est transmise par la littérature et l’art, cela dès Judgment Day, un « comics » américain de 1953. Sans oublier le travail photographique de Cristina de Middel dans The Afronauts 2012.

Marion Riegert

Important information

L’évènement est une notion commune aux historiens et aux écrivains. Longtemps, il était considéré comme l’aboutissement d’une série d’étapes mais au fil du temps, le regard sur l’évènement a changé, pour en faire un point de départ. « Quand un évènement arrive, parfois, il peut ne pas être compris ou identifié en tant que tel. Par exemple, le jour de la chute de la Bastille, Louis XVI, qui tenait un journal, n’a rien écrit comme si ce n’était pas important », détaille Anthony Mangeon. Autre caractéristique de l’évènement : son caractère imprévisible, sa répercussion mais aussi sa durée dans le temps qui peut être variable. « La chute de la Bastille n’a cessé de se rejouer dans l’histoire avec la Révolution française de 1848, mai 68… L’évènement est clos lorsque sa mémoire disparait… »